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Yves-Noël Genod, Premier avril

Pour quelques euros, au cash and carry G and Co., on a tout un sac de bâtons de cannelle ; et pour douze euros, juste en face, on est accueilli comme un cousin par Genod, le Castellucci des Bouffes du Nord. Les Bouffes du Nord c’est une ruine inquiétante, un cirque, comme un crâne d’Argus, un Moyen âge sublime dont on se demande comment il a pu si bien s’abîmer, se squelettiser, s’écorcher en dépouille d’épouvante ; se fossiliser, se couvrir, enfin, d’un gris que main d’homme ne saurait imiter, toile propre à recevoir toutes les couleurs ; Genod y convoque ses fantasmes, chasse les nôtres à l’affût, vampire affable qui ne veut sucer que nos réminiscences – amours, glissés de cuisses, froissements-frémissements de bêtes, vapeurs de fascismes, vacuités de teufeurs prémorts, et nous enfume, littéralement, tandis que le son nous envahit comme, chez Debussy, La Mer claque la face et trempe le coeur ; il fait paysage, le vent se lève, les gradins bruissent, les allées s’écoulent, la carcasse de stuc s’abolit devant le drame de la nature et de l’humain ;
oh il y a des longueurs dans tout cela, peut-être Genod réinvente-t-il le slow theatre (Internet m’apprend qu’il vient d’être vaguement inventé), après tout nous savons bien qu’il est bel et bon d’expérimenter l’ennui, pas l’ennui distrait de tous les jours, non, mais l’ennui religieux, une politique du plein-ennui, qui laisse un instant voir, distinctement, flotter les fibres de poussière dont se tissent les draps du passé – au pompier Genod, alors, de les tendre sous les couples chus des fenêtres de l’amour, l’amour et la poussière sont éternels, le premier avril c’est une blague, l’amour c’est le printemps, le printemps c’est mars ;
la bougie des rampes, menaçante et menue, araignée des temps tisse le fil des Parques, en vérité Genod aime les grands volumes nus jetés dans l’ombre de la bougie, la paucité, le chant nu ; aux Preljocaj les Chaillot, la boursouflure des crépuscules, la pourriture, Genod va vers l’os, la chair est dans l’os pur, les vrais artistes reviennent toujours au passé, les morts sont si vivants.

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