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De l’amibe à Daesh (Mette Ingvartsen, Seven Pleasures, centre Pompidou, 21 novembre 2015)

Ils sortent de nous pour former un corps sans queue ni tête, grouillant, nu comme un ver, animé cependant d’une sorte de détermination muette qui le fait cheminer, gravir et contourner insensiblement les obstacles. Un entassement de corps nus nous renvoie, hélas, immanquablement à des visions de charnier. Mais ici c’est une spirale vivante, comme dans les représentations picturales de l’Enfer, et l’horreur n’y a pas de place.

On pourrait lire les tableaux de cette pièce comme une histoire naïve de l’humanité. Non linéaire ni progressiste, mais changeante.

Au corps primitif indifférencié, sereinement instinctif, se substituent des corps distincts et debout, frémissant d’une autonomie toute neuve. J’ai vu la transe, ou l’alternance plutôt de cette frénésie typiquement primate, et d’une lenteur qui calme les sens et rappelle s’il le fallait que nu, l’homme n’est pas plus nu que n’importe quel autre animal.

Puis dans un grand tableau de pénombre, faiblement éclairé par deux suspensions oranges, le temps est venu d’interagir avec les objets, médiateurs du monde, et avec les autres. Dans cet utérus du fond des âges, évoquant une grotte fantasmée, se développent la différenciation, les relations sociales, la technologie, la magie, le rituel. Dès lors, les individus se recomposent en tribus. Le lien devient conflit, le corps étranger ennemi ou allié. Soumis, le voilà sadiquement manipulé, avec autant de cynisme que d’amour.

Et les plaisirs, dans tout cela ? On suppose, dans ce titre, un clin d’oeil aux sept péchés capitaux et aux sept vertus de l’Eglise catholique ; on espère un plaidoyer plus indulgent et plus libéral pour le corps. Mais ce n’est qu’une hypothèse, tant la pièce demeure hermétique, et les plaisirs fugaces.

Françoise Tartinville, Maxence Rey : Avis de turbulences fait genre

Ce 11 octobre à 20.30, salle comble encore pour la suite d’Avis de turbulences à l’Etoile du Nord, avec un bel appareillage autour du genre.

Françoise Tartinville, Blanc Brut / Intérieur crème / Acte II : l’essence de l’homme

Une belle surprise que cette chorégraphie de Françoise Tartinville ; élégante, très écrite semble-t-il, très réfléchie, très belle. Une découverte.

Deux hommes surviennent sous une pluie battante de tambour, résultat du roulement de deux galets choisis parmi un arsenal de cailloux. Ce doit être l’âge de pierre, dans une vallée bordée de folles falaises abruptes. Un instant ils font la bête à quatre bras. L’un est chevelu comme Sérapis. Ils s’ouvrent comme pour embrasser le vent, surmontés d’un squelette de nuage. Ils sont mus par un programme.

Coups de baguette guerriers rappelant Xenakis. Grandes enjambées, expression de gestes virils, primates. De la lutte et de l’oraison.

Bourrasque et tonnerre. Mouvements de pénétration ou de va-et-vient, hommage à Nijinsky ? Souplesse raide. Comme deux jumeaux des temps héroïques, à bout d’élans ils halètent. Reprennent souffle toujours debout.

Craquements caverneux. La sueur jaillit. Tintinnabulum. Cymbales violentes. Transe. Epuisement. Gestes ressorts comme inaboutis.

Calmement, enfin, ils reviennent du genre à l’espèce : ils marchent. Ils marchent.

(En rond).

Maxence Rey, Sous ma peau : il faut questionner la femme nue

J’attendais beaucoup de la dernière création de Maxence Rey, dont j’ai photographié Les Bois de l’ombre et vu aussi une pièce que peu sans doute ont vue, intitulée La Molle. J’ai été déçu. Maxence Rey aborde le nu (ou, disons, l’identité) par sa face sombre, inquiétante, dérangeante, en somme pessimiste.

Tout commence sous une lumière intermittente, mais insistante, franchement pénible, d’interrogatoire. Trois corps assis en fond de scène adoptent des poses rébarbatives de modèles d’atelier. Masques, lenteur, pénombre, tout rebute. Défigurées, les trois interprètes ont le regard mauvais. Déshumanisés, leurs gestes évoquent le flamant ou la pintade (ceci rappelle SMS and Love d’Ayelen Parolin, dont il partage une interprète), des animaux fantastiques, ou plutôt primaires, et une douche de lumière l’entrebâillement d’une cage invisible. Atmosphère aliénante, concentrationnaire.

Jusque-là tout se tient ; mais alors la pièce s’effiloche. Maxence Rey essaie des choses moins convaincantes, abandonnées avant terme : jusque-là enfermés dans leur solitude mécanique, les trois êtres se rapprochent, esquissent des sentiments ; puis voilà qu’ils pointent le vide bras et index tendus en toutes directions ; puis, leurs visages enfin dévoilés prennent longuement, excessivement longuement, des expressions changeantes tout en faisant face au public. Tout cela, sans qu’un sens particulier, ni donc une émotion, n’émerge. Dommage.