Archives du mot-clé fumée

Yves-Noël Genod, Premier avril

Pour quelques euros, au cash and carry G and Co., on a tout un sac de bâtons de cannelle ; et pour douze euros, juste en face, on est accueilli comme un cousin par Genod, le Castellucci des Bouffes du Nord. Les Bouffes du Nord c’est une ruine inquiétante, un cirque, comme un crâne d’Argus, un Moyen âge sublime dont on se demande comment il a pu si bien s’abîmer, se squelettiser, s’écorcher en dépouille d’épouvante ; se fossiliser, se couvrir, enfin, d’un gris que main d’homme ne saurait imiter, toile propre à recevoir toutes les couleurs ; Genod y convoque ses fantasmes, chasse les nôtres à l’affût, vampire affable qui ne veut sucer que nos réminiscences – amours, glissés de cuisses, froissements-frémissements de bêtes, vapeurs de fascismes, vacuités de teufeurs prémorts, et nous enfume, littéralement, tandis que le son nous envahit comme, chez Debussy, La Mer claque la face et trempe le coeur ; il fait paysage, le vent se lève, les gradins bruissent, les allées s’écoulent, la carcasse de stuc s’abolit devant le drame de la nature et de l’humain ;
oh il y a des longueurs dans tout cela, peut-être Genod réinvente-t-il le slow theatre (Internet m’apprend qu’il vient d’être vaguement inventé), après tout nous savons bien qu’il est bel et bon d’expérimenter l’ennui, pas l’ennui distrait de tous les jours, non, mais l’ennui religieux, une politique du plein-ennui, qui laisse un instant voir, distinctement, flotter les fibres de poussière dont se tissent les draps du passé – au pompier Genod, alors, de les tendre sous les couples chus des fenêtres de l’amour, l’amour et la poussière sont éternels, le premier avril c’est une blague, l’amour c’est le printemps, le printemps c’est mars ;
la bougie des rampes, menaçante et menue, araignée des temps tisse le fil des Parques, en vérité Genod aime les grands volumes nus jetés dans l’ombre de la bougie, la paucité, le chant nu ; aux Preljocaj les Chaillot, la boursouflure des crépuscules, la pourriture, Genod va vers l’os, la chair est dans l’os pur, les vrais artistes reviennent toujours au passé, les morts sont si vivants.

Prends garde à la MILF qui sommeille, le soir au fond des bois

Kataline Patkaï, MILF, Vitry, 12-15 avril 2013

Par le premier vrai soleil de ce printemps, je suis allé voir MILF à Vitry, rue de l’Insurrection. Avouez que ça a de la gueule ; plus de gueule que si je vous avais dit : “je suis allé voir Ménagère de moins de cinquante ans au Théâtre de la ville”. D’ailleurs il n’y avait que des bobos branchés comme moi (sauf que je ne sais toujours pas porter les sneakers). Non, blague à part, si vous n’y étiez pas, vous avez eu tort.

Et d’abord pour le lieu, le studio-théâtre de Vitry, sorte de pavillon de banlieue auquel un théâtre aurait poussé dans la nuit. Vous débarquez là en plein milieu d’après-midi comme vous iriez à un weekend en famille, avec plein de copains et des enfants partout qui couratent. Pour une fois, vous n’êtes pas une référence client ni un login-mot de passe. Un luxe inouï qu’on ne trouvera jamais dans les grandes salles estampillées, mais que l’on voudrait voir fleurir partout ; comme on voudrait que tous les spectacles prennent définitivement la clef des champs (Au fait. Frédéric Seguette : c’est bon, Kataline Patkaï est d’accord pour présenter MILF au Potager du roi l’an prochain).
Dans le même ordre d’idées, on apprécie les efforts de Kataline Patkaï (encore trop timides mais c’est déjà bien) pour entremêler interprètes et spectateurs, étendre la palette de leurs sens et leur donner la possibilité réelle d’échanger après.

De retour de maternité, Kataline Patkaï fait donc son grand come-back avec une pièce de circonstance que je recommande à tous, et particulièrement aux nouveaux pères. Ce spectacle leur en dira plus qu’un long discours sur les métamorphoses fractales de la parturiente.
En guise de hors-d’oeuvre, très réussi, une créature almodovarienne invite à se coucher sur des peaux comme Sardanapale. Kataline Patkaï expose d’entrée de jeu l’incongruité comique de la femme enceinte. De fait, celle-ci est placée dans une schizophrénie absurde et ingérable ; elle est en même temps projetée dans l’animalité la plus intime et assignée à la plus étroite des domesticités. Le premier animal domestiqué par l’homme ne fut certainement pas le cheval, la poule ni le chien, mais la femme. La voilà proprement comme un animal en cage. Kataline Patkaï fait habilement partager les émois de la jeune mère, le bestiaire de son désir et de sa chair (sa carcasse, sa poche, un écrin rutilant qui frissonne comme un Soulages vivant), sa déchirure, sa charcuterie, l’avènement de l’alien.
Sanglier, laie, truie, la mère est multiple. Le baby-blues n’est pas qu’une question d’hormones, c’est le prix de sa domestication brutale. La biche ménagère apprend à mesurer ses gestes comme si d’un coup son territoire s’était réduit en peau de chagrin. Son corps est son piège et sa nouvelle prison. Transie, Marylin a les tripes en berne.

Kataline Patkaï a eu le temps de vivre et de méditer intimement le sujet. Elle s’est nourrie des confessions de femmes de son entourage. MILF est en somme un vrai documentaire avec de vraies interviews, mais sous une forme performative et sensible. Et cela fonctionne parfaitement.
C’est sans doute aussi, mais sans tout à fait le dire, ou alors avec le plus grand naturel, un manifeste politique ou sociétal. MILF parle de la femme et que d’elle. Assez brutalement, Kataline Patkaï se débarrasse de l’enfant. Quant au mâle il est absent, ou n’est présent, peut-être, qu’indirectement, anonymement, sous la forme d’une autorité ancestrale, d’un mauvais génie, d’une contrainte normative. Kataline Patkaï n’en veut pas. Et toutes les femmes avec elle se crient “réensauvage-toi !”
Marylin is not dead. Rôdent des effluves carnées, des bouffées de métaphores, pleines d’Ovide et de Shakespeare ; les feuilles bruissent encore et le poil continue de frémir ; le bois est tout proche. Il faut que la mère demeure, ou redevienne, la jeune fille rebelle qu’elle a été ; qu’elle déserte la plaine, qu’elle regagne les arbres. Avec son visage si irénique, mais toute sa fougue intérieure, Kataline Patkaï s’en fait la porte-parole. Mère mais femme, toujours.