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Johan Amselem, Bon Appétit ! : Deluxe préliminaires

Bon Appétit est un spectacle de jouissance presque pure. Pas la pièce la plus intellectuelle de l’année sans doute, mais on aurait tort de l’interpréter comme un repli égoïste, un réflexe jouisseur de pays riches. C’est un discours de combat, accessible à tous. Pitié pour le corps ! Oui, contre les guerriers de la souffrance et de la mort, si démonstratifs en ce moment, n’ayons pas peur. Ouvrons-nous au désir, cultivons le plaisir, ne nous résignons pas à ce monde qui nous file entre les doigts !

Dans ce registre, Johan Amselem y est allé franc jeu. Ca pète, c’est du concret. Sous un déluge de rythmes démoniaque (DJ Shannon Blowtorch), la température monte inexorablement. Les corps glorieux s’ouvrent, jubilent, s’exhibent dans la joie, un débord d’énergie, un insolent naturel. Venus des Etats-Unis, les interprètes inculquent à la pièce une force pragmatique et positive, une évidence que n’auraient peut-être pas permise, pardon pour le cliché, des corps européens.

Les hormones chauffées à blanc, la culpabilité se vaporise. Du sexe, vous en aurez, mais surtout du désir et de la beauté.

Provocation supplémentaire, Amselem ose la danse. De la danse en danse contemporaine ! On aura tout vu. Tout est très écrit et facile à lire ; solos, duos et groupes se succèdent de façon tout à fait conventionnelle ; les danseurs jouent la comédie comme des figurants d’opéra ; l’humour, même quand il taquine la Marseillaise, est bon enfant.

Dès les premières minutes, le ton est donné. Une vitalité joyeuse et libératrice nous frappe de plein fouet. Un sous-sol de béton, des sapes streetwear ; un semblant de battle, on s’observe on se mesure, on se serre la main à la régulière ; c’est parti. Dans un cliquetis de gamelles, les interprètes exécutent une sorte d’entêtante zombie dance ; mais de zombies roses, bien vivants, festifs. Ces zombies gais engendrent des nouveau-nés en couches. Mais le stade anal devant les Teletubbies est promptement expédié. Vite, place à la nature vraie et libérée, place aux adultes ! Tout le monde finit à poil. On fait encore des rondes (un reste de gènes hippies peut-être), mais on se tape aussi, on se tâte, on se claque, on se lèche, on s’effleure, on se titille, on se mordille, on joue au docteur, on se pique à la fourchette à viande dans des duos endiablés.

Amselem n’a pas peur non plus des clichés. La métaphore cuisinière sert de fil rouge : cette obscure envie amoureuse de préparer l’autre pour mieux le consommer, le consumer, entre chaleur et cuisson, chair et viande, festif et festin, domination et cannibalisme. Le désir est rouge sang bien sûr, comme les fruits qui ne sont ici aucunement défendus. L’ambiguïté sombre du sexe n’est pas évacuée, mais emportée par le plaisir du jeu et de la danse, des corps et des yeux.

Fidèle à son programme, Bon Appétit nous laisse au hors-d’oeuvre, galvanisés, éblouis, juste quand le terrain devient glissant. Il y a dans cette pièce comme un retour du vieux Jouir sans entraves, mais à la génération American Apparel. Quoi qu’il en soit, le Crazy a mordu la poussière. Et dire qu’il y a encore des gens qui vont s’ennuyer au théâtre de la Ville. Le souffle, l’insolence, le chic, l’avenir n’est pas dans le Lui moisi de Frédéric Beigbeder. Il est ici.

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